A l’occasion des 6èmes Rencontres nationales arbres et haies champêtres, nous aurons la chance de pouvoir dialoguer avec le chercheur Jacques Tassin à l’occasion d’un temps d’échange consacré à son dernier ouvrage Penser comme un arbre, paru chez Odile Jacob en mai 2018. La présentation de l’ouvrage par l’auteur sera suivi d’un débat de type “café-philo” avec les participants ; cette rencontre aura lieu le 21 novembre, au Carré Magique (plus d’informations sur le site des Rencontres).

Jacques Tassin est chercheur en écologie végétale, au CIRAD de Montpellier. Penser comme un arbre, son troisième ouvrage chez Odile Jacob[1], est un ouvrage inspiré : Philippe Hirou, paysagiste et vice-président de l’Afac-Agroforesteries nous en livre une recension (cf. ci-dessous).

Un ouvrage certainement inspiré par les arbres car, nous dit-il :  « l’arbre persiste à nous souffler le monde. »  Qu’est-ce que les arbres peuvent bien avoir à dire aux « grands primates irrévérencieux » que nous sommes ? Leur rappeler, tout d’abord, qu’ils ont été « façonnés par les arbres » qu’ils n’ont quittés que depuis seulement 300 000 ans et qu’ils ont cotoyés pendant 65 millions d’années. Il est facile de se rendre compte que nos mains et nos pieds étaient faits pour grimper aux arbres et, si cela nous semble moins évident, il n’est pas étonnant non plus que la compagnie des arbres nous apaise et soit bonne pour notre santé. C’est ce que l’on redécouvre avec l’engouement au Japon pour le shirin-yoku (bain de forêt) et les études américaines sur le faible taux de criminalité dans les villes arborées. 

L’ouvrage est très documenté, nourri des données scientifiques les plus actuelles[2] et Jacques Tassin est assurément un chercheur exigeant. Mais ce qui nous captive, c’est sa sensibilité, et la façon qu’il a, en prenant de la hauteur, de nous livrer une réflexion philosophique avec une écriture poétique qu’il accompagne de nombreuses références littéraires et artistiques. Sa lecture est un enchantement. L’auteur appelle d’ailleurs de ses voeux une alliance entre la science et la dimension sensible, vue non pas comme un obstacle mais  comme « une lumière complémentaire ». Pour autant il a soin de se démarquer de l’ésotérisme et de l’anthropomorphisme. Penser comme un arbre nous incite à être attentifs aux principes du vivant qui sont à l’oeuvre en nous et à reconsidérer notre rapport au monde.[3]

L’ouvrage est construit autour de 6 chapitres qui nous conduisent de nos origines à notre futur et tracent comme une ligne de conduite, une ligne de vie.

Depuis notre lointain passé commun, notre inconscient, et tout notre organisme, « façonnés par les arbres », reconnaissent l’arbre comme ami. Le bain de forêt active nos défenses immunitaires grâce à la pluie de phytoncides volatiles que les arbres produisent pour se préserver eux-mêmes des infections microbiennes. La vue des arbres active notre système limbique et génère des sensations heureuses. Mais surtout Jacques Tassin pense que « notre relation sensible au monde l’emporte sur sa réalité objective », ce qui nous évoque François Terrasson[4] qui organisait des immersions dans les bois en pleine nuit pour guérir la peur de la nature et qui militait contre les panneaux explicatifs. Les ennemis des arbres souffrent-ils de cet éloignement de la nature et notre société tout entière, de sa culture originelle ? Tous nos mythes, nous rappelle Jacques Tassin, font référence à l’arbre : l’arbre de vie du jardin d’Eden, le frêne Yggdrasil des germains, le kien-mou des chinois…

La « présence au monde » de l’arbre est comme une posture méditative. Nous pourrions nous inspirer de son absence d’orgueil, et de sa mètis, faite de souplesse, d’adaptation, et de coopération, une « économie particulière des forces, du temps et de l’espace ».  L’arbre est le symbole du temps long et de la lenteur. Face à notre précipitation, il prend son temps. L’arbre est sobre, et recycle. La luxuriance des forêts tropicales ne doit rien aux sols mais à la fertilité créée par l’arbre. Il est également le symbole de l’extériorité et des relations avec son environnement. La surface foliaire et racinaire qu’il offre aux échanges est colossale et il vit en symbiose, notamment avec les champignons (mycorhizes) sans lesquels il ne pourrait se nourrir. C’est l’alliance de la vie avec la vie.

« Vivre par delà-soi », pour l’arbre, c’est tisser des relations avec ses voisins avec lesquels il échange des nutriments par le réseau de ses racines et des mycéliums. Les arbres vivent en réseau. Jacques Tassin s’interroge d’ailleurs, comme le fait aussi Francis Hallé, sur les limites d’un arbre qui, se clonant lui-même en une sorte de fédération végétale, est à la fois « un et plusieurs ».

Les arbres ont une forte capacité d’adaptation. Leur forme traduit une composition permanente avec le milieu et leur vitesse de migration étonne, même si, aujourd’hui, la rapidité du changement climatique et le morcellement des espaces naturels outrepassent leurs possibilités.

Après une partie plus conceptuelle sur la parenté entre l’image de l’arbre et nos modes de pensée en « arborescence », ainsi que sur les symboles rattachés à l’image de l’arbre,  l’auteur traite dans le dernier chapitre de façon très concrète de la place de l’arbre dans le développement durable, mais aussi de la façon dont il peut inspirer une nouvelle manière d’être.

Concernant l’agriculture, il appelle de ses voeux un modèle entièrement renouvelé, « co-adaptatif », entre la nature et les hommes. Un modèle « tirant le meilleur parti possible des processus biologiques et des interactions écologiques » et où l’arbre aurait entièrement sa place : « A minima, l’introduction d’arbres dans une parcelle cultivée permet de maintenir un réseau de mycéliums dont les plantes cultivées bénéficient pour mieux accéder aux éléments nutritifs. » (p. 109). Mais il ne croit pas à la transposition directe en agriculture du modèle forestier, ni à une « agroforêt » qui vivrait sans les hommes. Nous non plus.

« Il est temps de reprendre l’écoute de l’arbre », « il nous faut redéployer notre sensibilité », et retrouver « de nouvelles alliances mutuelles » avec les arbres, Jacques Tassin nous en a convaincu.

Recension de Philippe Hirou, paysagiste, vice-président de l’Afac-Agroforesteries

[1] Ses autres ouvrages sont : La grande invasion. Qui a peur des espèces invasives ?, 2014 et A quoi pensent les plantes, 2016

[2]  Des notes bibliographiques très intéressantes se trouvent en fin d’ouvrage.

[3]  Voir les explications de Jacques Tassin lors de sa  participation aux côtés de Francis Hallé et de Gilles Clément à l’émission de France 5, La Grande Librairie, le 3 mai 2018 (https://www.france.tv/france-5/la-grande-librairie/saison-10/497631-penser-comme-un-arbre-la-proposition-de-jacques-tassin.html)

[4]  François Terrasson, La peur de la nature, 1988

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